Sport et réseaux sociaux

Alix Champlon

« Lorsque je fais une performance particulièrement élevée, c’est-à-dire une distance assez importante, j’aime bien le partager avec mes amis sur les réseaux, car c’est quelque chose dont je suis fière et je pense que cela peut aussi donner envie à d’autres de faire pareil. »

            Anna nous confiait ainsi qu’elle partageait les résultats de son application sur les réseaux sociaux. Comme beaucoup d’autres, Anna transfère des données, des informations de son corps, sur des plateformes numériques, pour qu’elles soient partagées, diffusée, connues. Les applications nous ont permis d’adopter avec un recul tout nouveau notre corps et ses performances sportives, grâce à la mesure et la connaissance précise de nouveaux paramètres (distance, vitesse, rythme cardiaque…), et les réseaux sociaux, auxquelles ces applications peuvent être directement reliés, exporte notre vision du corps.

Mais comment se caractérise cette vision du corps que l’on projette sur l’espace publique du numérique ? Quelle place notre corps, matériel, a –t-il dans notre identité numérique, immatérielle ?

Nos interprétations sont formulées à partir des entretiens que nous avons menés, mais également par l’observation directe de comptes Instagram, tel que Tibo in shape, Sissy Mua, qui proposent des contenus entièrement dédiés à des modes de vie sportifs, Aller_sans_gras ou le hashtag #healthylife consacré à la représentation de mode de vie et de nutrition qualifiées de « saine » , mais aussi des acteurs au mode de vie moins ciblés sur le sport, comme The world of sisters, ou beauteactive, qui dans leur quotidien inclus l’utilisation et le partage d’application de sport.

            Même si le monde numérique est justement détaché de nos corps en tant que tel, nous sommes pourtant exposés à une multitude de ces derniers. La représentation des corps présentés numériquement est par définition, partielle. L’identité numérique est en effet destinée à être une représentation publique, qui implique une sélection socialement déterminée d’éléments du réel à transférer dans le virtuel. Ces éléments choisis doivent valoriser l’individu, c’est-à-dire répondre à des attentes sociales. L’esthétisme du corps est en soi une norme socialement définie, à laquelle les réseaux sociaux, parce qu’ils sélectionnent et véhiculent des représentations de corps et de rapports au corps (mode de vie, sportif, sain), participent. La diffusion d’un idéal esthétique est facilité par l’abondance de supports visuel qu’offrent les réseaux et les possibilités créatives du numérique en général. Instagram, ou Youtube, en l’occurrence, sont des plateformes ou les corps peuvent être mis en lumière artistiquement, ce qui influe sur la définition sociale du « beau », c’est-à-dire la détermination des critères d’un physique positif ou négatif de l’homme.

            Parce que c’est là que se forment les normes sociales auxquelles les individus doivent se conformer, les réseaux sociaux en leur permettant de consommer mais aussi de produire des représentations, contribuent à la construction identitaire des individus. Si l’on considère en effet qu’une partie de notre identité est maintenant numérique, il faut estimer l’importance de la perception du regard des autres dans la représentation de soi (qui est une définition de l’identité). Aussi la publication de résultats sportifs mais également d’autres données beaucoup plus précises sur son corps, ses habitudes alimentaires et physiques, obtenues grâce aux applications dédiées, permet dans un premier temps de remplir les conditions sociales d’une représentation générale d’un comportement valorisé par la société, mais surtout de montrer aux autres qu’on remplit ces conditions. Cette exposition du corps est toute nouvelle, car les plateformes du numériques font sauter les barrières de la pudeur. Il vient en effet peu à l’idée des personnes de montrer leurs abdos ou leurs pectoraux dans l’espace publique de la réalité, c’est-à-dire dans la rue. En revanche, le virtuel normalise cette pratique de l’exposition du corps. La multiplicité des supports visuels, leurs caractères souvent artistiques, et la liberté incarnée par le Web 2.0 transforme ce qui dans la réalité est une sanction sociale et même juridique (outrage à la pudeur), en une norme qui dans le virtuel est socialement valorisée, voir nécessaire à la formation d’une identité numérique, qui cherche à se confondre avec l’identité portée par les individus dans la réalité.

            La publication de données corporelles via le partages de résultats d’application ou la publication d’images ont non seulement pour effet d’influencer notre représentation du corps des autre et du notre, mais il peut également impacter notre physique en tant que tel. Le virtuel rencontre ici le réel sans transition : avant de montrer que l’on respecte une certaine représentation sociale édictée, il faut encore y ressembler. D’expérience, et de ce que nous avons retiré de nos précédents entretiens, il est évident que les applications impactent directement nos corps, puisqu’il s’agit de faire du sport ou de manger d’une certaine manière. Si la norme est au corps mince et musclés, les corps peuvent s’adapter ou les psychologies se frustrer. En outre, La représentation de soi détermine l’estime de soi. En effet, il est plus facile d’expliquer une obsession du corps et des sources psychologiques aux comportements et pathologies (anorexies, boulimie), lorsqu’elles découlent de la surexposition de corps « parfait » (alors que la représentation est toujours partielle), dans un régime où l’image et l’expression est surabondante.

Ainsi l’usage des applications liées aux réseaux sociaux participe à la construction de son identité numérique, mais aussi réelle, qui répondent toute deux à un besoin s’adapter virtuellement comme matériellement aux attentes sociales. Notre rapport au corps, comme vision mais aussi traitement de celui-ci, est alors particulièrement impacté par les réseaux sociaux.

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