Derivry Tamian | Sciences Po Campus de Nancy | 19.12.2018

L’application S-Health
Qu’est-ce qu’une application ?
C’est « un programme (ou un ensemble logiciel) directement utilisé pour réaliser une tâche, ou un ensemble de tâches élémentaires d’un même domaine ou formant un tout »[1]. L’application sert bien souvent de réponse à des besoins. Elle s’inscrit dans le social en servant une demande dans les tâches du quotidien mais elle modifie aussi nos actions et peut même transformer nos modes de vie.
Qu’est-ce qu’une application de sport ?
Une application de sport peut prendre diverses formes. Elle peut servir d’indicateur, en mesurant nos actions ponctuellement ou continuellement, elle peut faire des moyennes, des calculs avec ces données et ainsi nous en apprendre sur nous-même, elle peut donner des conseils, des objectifs, servir de coach, elle peut nous mettre en contact, créer des réseaux, elle peut nous motiver, nous rappeler à l’ordre, nous informer sur ce qui est bon pour le corps, nous vendre des outils pour atteindre des objectifs… L’application de sport s’adapte à chacun, elle créée un contenu personnalisé qui évolue avec l’utilisateur.
S-Health, c’est quel type d’application ?
C’est une application gratuite développée par Samsung. Elle est lancée le 2 juillet 2012 pour le smartphone Galaxy S3. Elle est maintenant accessible pour tous les utilisateurs d’Android. Elle est téléchargeable sur le Google Play store :
L’application est installée par défaut dans la plupart des modèles de smartphones Samsung. On ne peut pas la supprimer en général mais seulement la désactiver. Voici sa description principale selon ses promoteurs :
« Samsung Health fournit des fonctions essentielles pour vous aider à rester en forme et en bonne santé. Il enregistre et analyse vos activités et vos habitudes quotidiennes pour vous aider à maintenir un régime équilibré et un mode de vie sain. »[2]

Ses fonctionnalités principales de mesures sont les suivantes
- Un podomètre qui mesure le nombre de pas, les temps de courses…
- Un suivi du sommeil
- Un suivi du poids et des calories avec un programme enregistrant les aliments consommés
- Un suivi de la fréquence cardiaque et du stress
- Un bilan régulier de la situation de santé et d’avancement selon les objectifs donnés
Mais l’application sert aussi à …
- Fixer des objectifs avec un système de récompense
- Se comparer aux autres utilisateurs à travers des moyennes d’activités physique
- Partager ses résultats, se mettre en réseaux
- S’informer à travers des articles de fitness, profiter de programmes personnalisés payants, acheter des produits liés à la pratique du sport
Le Tableau de bord présenté ici est l’affichage principal de l’application. Il permet,
- La personnalisation du contenu selon chaque utilisateur
- De mesurer soi-même son propre avancement et ainsi de réguler son comportement au quotidien
Le Tableau et ses données sont liés à un système très actif de notifications qui rappelle les objectifs quotidiennement. Une notification, c’est quoi ? En informatique,
« le terme […] est souvent employé pour décrire des fonctions d’alerte automatisées entre processus. »
(définition donnée par Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Notification)
Tester S-Health
Pour mieux comprendre le fonctionnement de Samsung Health, j’ai d’abord réinitialisé l’application en la désactivant et la réactivant. Je n’avais d’ailleurs jamais remarqué qu’elle fonctionnait déjà et mesurait mes données, mes pas notamment, tous les jours. Pourquoi avoir suivi ce protocole ? Une question importante me taraudait… Mes données étaient-elles sécurisées ? N’étaient-elles réservées qu’à un usage privé ? Je n’en savais rien et si ces informations m’avaient échappées à la première utilisation, c’était probablement le cas pour la plupart des utilisateurs. Cette fois, il en serait autrement, je pourrais passer au crible l’entrée dans l’application et notamment le passage indispensable par l’acceptation des « Conditions d’utilisations », que personne ne connait.
L’utilisation de l’application pourrait par la suite me permettre de mieux comprendre son fonctionnement. La deuxième question qui m’intéressait était de savoir comment S-Health venait faire irruption dans notre quotidien. Comment S-Health se présente concrètement à l’utilisateur ? Comment l’encourage-t-elle à l’utiliser régulièrement ? De plus l’application interagit avec le social, elle doit à la fois en être le reflet, la production et participer à sa transformation. Comment l’application s’intègre-t-elle à notre environnement marqué par le développement de l’individualisme parallèlement à la formation de nouvelles formes de sociabilisation à l’ère du numérique ? Mais aussi quelle est la fonction de l’application ? Si elle répond aux besoins des utilisateurs, il ne faut pas oublier qu’elle est la production de concepteurs et qu’elle doit rémunérer ses développeurs. Si l’application semble gratuite à priori, qu’est-ce qui en fait un producteur de richesse ? Pour tenter de répondre à l’ensemble de ces questions, j’ai moi-même tester Samsung Health pendant plus d’un mois. L’utilisation régulière m’a permis de découvrir et de comprendre les diverses fonctionnalités. Les divers commentaires réalisés seront illustrés de captures d’écran.
La collecte des datas, être un utilisateur « passif »
Commençons par le commencement, l’ouverture de l’application.



Que peut faire Samsung avec ces données ? J’ai regardé plus en détail les fameuses « conditions d’utilisation » et « politique de confidentialité ».


Samsung Health compte utiliser nos données pour « améliorer » le service. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Des notifications et des mails remplis de conseils et d’objectifs mais aussi d’offres commerciales adaptés à notre utilisation de l’application. Si je fais beaucoup de courses, Samsung Health va me relancer sur des objectifs et défis de courses régulièrement mais aussi me proposer une montre connectée et des programmes de coureurs. L’application peut aussi collecter nos données à d’autres fins mais pour le savoir il va falloir une fois de plus fouiller plus en détails et lire les longues pages de la « Politique de confidentialité ». Si on lit l’encadré en rouge si dessus, on se rend compte que nos données peuvent être utilisées par d’autres services bien qu’on ne sache pas précisément de qui il s’agit. Finalement, ce que nous faisons sur notre téléphone est loin de rester sur notre téléphone. Nos données semblent aller un peu partout, naviguer de services en services pour permettre de nous fournir un service toujours plus personnalisé. Mais devenons-nous alors dépendant de l’application ? Comment s’immisce-t-elle dans notre quotidien ?
L’application dans le quotidien
Avant tout, regardez la vidéo promotionnelle de S-Health sur Youtube :
On y voit une forme de monde rêvé par l’application. Des êtres en mouvements, en bonne santé avec des corps musclés et fins mais surtout l’omniprésence de la mesure à chaque action du quotidien, quand on marche, quand on mange, quand on boit, quand on dort… La mesure devient ce petit chiffre au-dessus de nos têtes qui finit par dicter nos conduites. De plus cette mesure est visible à tous. Elle permet la comparaison et la compétition.



L’application tente pourtant de créer des communautés et de réaffirmer une cohésion entre les utilisateurs. On peut le constater avec les « défis globaux » qui donne à tous des objectifs communs.
L’application met ainsi en tension un modèle centré sur l’individus qui suit un entrainement personnalisé mais qui reste intégré dans un univers social dans lequel il peut se comparer pour se rassurer, et un modèle nouveau de sociabilité basé sur l’entre-aide qui permet à chacun de faire partie d’un groupe et d’atteindre des buts communs. Les deux modèles fonctionnent plus où moins en synergie et mettent au centre la performance du corps.
Le sport dans le numerique au prisme du genre
L’application fonctionne donc en interaction avec le monde social. Ce qui m’a frappé, c’est la manière donc elle retransmet certaines valeurs et certaines normes. Elles semblent reproduire par exemple une image très stéréotypée du genre. Cela est très visible dans l’onglet « découvrir » de l’application qui propose notamment de consulter des articles sur plusieurs thèmes comme la #Médecine, la #Beauté ou encore le #Fitness. Il est intéressant de regarder les articles proposés par catégories. On voit ici que le contenu est fortement divisé selon une norme de genre.


D’un côté, les hommes semblent destinés à renforcer leur musculature, de l’autre, les femmes se concentre sur leur esthétique. Ces normes sont omniprésentes dans nos sociétés. On peut considérer que l’application les reproduit car ses concepteurs sont eux-mêmes formatés mais également parce que la demande, les utilisateurs, utilise le même schéma de pensée. Le contenu de l’application est donc très normatif.
Cependant, son interaction avec le monde social est aussi matérielle. On a déjà vu son rapport avec le quotidien des utilisateurs et son rapport à la construction d’un corps idéalisé. L’application fonctionne également au sein d’un marché de consommateur et de vendeur. L’aspect commercial qui apparait moins visible du fait de la gratuité des services de base, est en réalité très importante.
S-Health entre gratuité et commerce


L’application, nous l’avons vu, met en place diverses stratégies pour que les consommateurs l’utilisent régulièrement. Cette utilisation peut même mener à une addiction. Ce qui compte c’est que le consommateur veuille profiter de plus en plus des services proposés. En réponse à un premier besoin, l’application offre un service gratuit mais l’utilisation de ce service entraine la création de nouveaux besoins. L’application propose ainsi une gamme de services payants, programmes d’entraînement, accessoires et produits (montres intelligentes, glucomètre). Ce sont les utilisateurs déjà bien avertis qui utilisent ces autres fonctionnalités.
Bilan du test
Tester
S-Health m’a permis de mieux comprendre ses utilisateurs quotidiens. Bien sûr,
je n’ai pas été un utilisateur comme les autres. Avec mes lunettes d’enquêteur,
j’ai pu observer des éléments qui sont souvent inconscients comme l’utilisation
de nos données personnelles, le contenu normatif transmis, ou encore
l’importance des services commerciaux. D’un point de vue humain, je me suis
rendu compte que l’utilisation d’une application comme S-Health n’est pas
anodine. Notre quotidien est modifié, mis sous une forme de pression des
objectifs. D’un autre côté, la sphère sociale et de comparaison permet de se
rassurer mais encourage aussi à en faire toujours plus. Pourtant l’application
ne peut pas être l’origine de tout, elle doit répondre à une demande qui est
parfois plus difficile à expliquer. Pourquoi prête-t-on autant d’importance au
corps et à notre santé ? Jusqu’où peut-on aller pour modifier notre
corps ? N’est-on vraiment motivé que par une machine ? Ou la machine
sert-elle seulement de catalyseur ? Ce sont des questions qui méritent
encore d’être posées.
[1] Définition de l’application dans le domaine informatique selon Wikipédia https://fr.wikipedia.org/wiki/Application_(informatique)
[2] Descriptif de l’application sur le Google play store : https://play.google.com/store/apps/details?id=com.sec.android.app.shealth&hl=fr